Hannah Arendt, La nature du totalitarisme (fiche de note)

Benjamin ULRICH

25 octobre 2026

Table des matières

Citations
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3


Citations

Chapitre 1

Arendt part de la distinction faite par Kant dans le Projet de paix perpétuelle entre forme de domination et forme de gouvernement. Or : « Le pouvoir, dans son acception politique concrète, est le pouvoir requis et incarné par la possession des moyens violents pour faire exécuter les lois. Par conséquent, la où le pouvoir exécutif n’est pas séparé du législatif et du judiciaire ni contrôlé par eux, la source du droit ne peut plus être la raison ni l’examen mais devient le pouvoir lui-même. Est despotique le gouvernement pour lequel la formule « la force fait le droit » sonne juste, et ce indépendamment de tous les autres paramètres » (p. 18)

Montesquieu : le gouvernement a un motif qui le met en mouvement. Ainsi dans une tyrannie la crainte motive autant les actions du citoyen que du tyran. Montesquieu analyse le moteur du gouvernement du point de vue de la vie publique ; chaque type a son propre moteur (République : vertu politique (ou psychologiquement : l’amour de l’égalité) ; Monarchie : honneur ; Tyrannie : crainte).

Le totalitarisme prétend avoir résolu les problèmes de deux séries de dualités : celle entre le citoyen et l’individu ; celle entre la politique étrangère et la politique intérieure. « pour un esprit totalitaire, toute politique étrangère est une politique intérieure et toutes les guerres extérieures sont en fait des guerres civiles » (p. 23).

Le droit délimite la sphère du privé mais ne peut y entrer : le suum cuique n’y a pas sa place, il y a là une singularité irréductible de l’individu.

« On pourrait définir le philistinisme et expliquer pourquoi il tend à étouffer la créativité de la vie humaine en y voyant une tentative pour juger selon des précédents ce qui, par définition, défie tout précédent, grâce à une transformation moralisatrice des coutumes en des « lois » générales de comportement également valables pour tous » (p. 26)

Le concept de justice propre à ces deux sphères est différent et souvent opposé (ex : transgresser les règles du code de la route pour sauver quelqu’un). La maxime universelle de l’impératif catégorique kentien est un problème alors. La pshère privée est régie par des principes (vertu, humeur...) mais non pas par des lois. Il y a un rapport entre la loi qui structure et l’action qui est toujours prise dans la sphère privée, de délimitation mais non de transcendance du privé par le public.

« Les sources du mouvement et de l’action sont endiguées par la loi et le pouvoir dont, parfois, elles franchissent les limites » (p. 28)

« Le fondement commun à partir duquel s’institue l’absence de lois et qui suscite la crainte est l’impuissance qu’éprouvent tous les hommes réellement et totalement isolés. Un homme seul réellement contre tous n’a plus l’expérience de l’égalité du pouvoir entre les hommes, mais celle du pouvoir conjugué et impossible à contenir que tous les hommes opposent au sien. » (p. 33) la tyrannie naît du désespoir de se voir son pouvoir nécessairement surpassé par d’autres pouvoirs dans la solitude.

Problématique : « Ces trois formes de gouvernement, la monarchie, la république et la tyrannie, sont authentiques parce que l’assise sur laquelle repose leur structure (distinction de chacun, égalité de tous et impuissance) - et qui leur donne leur principe moteur - est constituée par des éléments authentiques de la condition de l’homme et se traduit par des expériences humaines fondamentales. Nous poserons donc maintenant, à propos du totalitarisme, la question suivante : peut-on invoquer, pour cette forme sans précédent de gouvernement, un fondement tout aussi authentique, bien que caché jusqu’ici, de la condition humaine sur terre, fondement susceptible de se révéler uniquement dans une situation définie par l’unité de toute l’humanité sur la planète, assurément sans plus de précédents que le totalitarisme lui-même ? » (p. 34)

Chapitre 2

L’historien ne peut retirer sa voix à son objet d’étude et prétendre lui montrer une réalité plus objective que celle que l’objet exprime à propos de sa propre condition ou de ses propres opinions : « la compréhension que les agents ont d’eux-mêmes et l’interprétation qu’ils donnent de leur action constituent le fondement de toute analyse et de toute compréhension. » (p. 36)

Pourquoi il faut reprendre de Montesquieu les concepts de principe et moteur d’un État : (en histoire moderne, après Kant qui fut le dernier) « La précision scientifique n’a pas permis de parvenir à une compréhension qui aille au-delà des limites étroites de la pure factualité » (p. 38). Il faut en histoire retourner à comprendre réellement et non seulement rester à décrire.

Différence entre le concept de droit habituel et celui du totalitarisme : « Le terme de loi a changé d’acception : il exprimait le cadre stable au sein duquel les actions et les mouvements humains étaient censés avoir lieu, il en était la condition, or il est venu à constituer l’expression même de ces mouvements » (p. 41)

« Les diverses manifestations idéologiques du racisme ou du matéralisme dialectique ont transformé la nature de l’histoire [...] dont les mouvements traversent l’humanité de part en part et entraînent avec elles, bon gré mal gré, chaque individu, juché sur le char de la victoire ou bien écrasé par ses roues. Ces idéologies [...] aboutissent toujours, en pratique, à la même « loi », celle de l’extermination des individus au profit du processus et du progrès de l’espèce. L’élimination des individus nuisibles ou superflus conduit au terme du procès naturel ou historique qui [...] demande des sacrifices continuels [...] afin de conquérir son éternité meurtrière. » (p. 42)

« si la loi est l’essence du gouvernement constitutionnel ou républicain, la terreur constitue celle du gouvernement totalitaire » (p. 42)

« empêcher tout acte imprévu, libre, spontané, de sorte que la terreur comme loi du processus puisse se développer sans obstacle » (p. 43)

La loi permet de délimiter un pesace (Platon, Lois, 843a) où les hommes sont libres de leur propre dynamique. La terreur fond l’espace et tend à rendre tout statique.

La loi assure par sa préexistence la liberté de toute nouvelle vie ; la terreur fait disparaître tout champ d’action libre. Le membre totalitaire n’applique pas la loi, mais le mouvement de la terreur.

« Le dictateur totalitaire, à la différence du tyran ne se considère par comme un agent libre qui peut exécuter sa volonté arbitraire mais, au contraire, comme l’exécutant de lois qui lui sont supérieures » (p. 52)

Le tyran rêve d’un monde dont il serait la seule tête, mais sait que c’est impossible : le dirigeant totalitaire se pense déjà dominer le monde et tue les autres têtes avant d’exercer sa domination. Il est aussi distinct du dictateur militaire car l’État et ses parties sont subjugués par une force extérieure, en général une police secrète (SS de la Wehrmacht). Ainsi selon Arendt, Mussolini, Lénine et Franco ne sont pas totalitaires, malgré un régime à un seul parti.

« La crainte devient sans objet lorsque le choix des victimes se troue entièrement libéré de tout rapport avec les pensées ou les actions des individus. » (p. 58)

« Ce dont la domination totalitaire a besoin, en guise de principe d’action, c’est d’une préparation des individus qui les destine à remplir aussi bien la fonction de bourreau que celle de victime. Et cette double propédeutique, succédané du principe d’action, n’est autre que l’idéologie. » (p. 59)

Chapitre 3

Définition : « J’appelle ici idéologie toutes les dénominations en -isme qui prétendent avoir trouvé l’explication-clé de tous les mystères que recèlent la vie et le monde. » (p. 59)

« Autrement dit, les idéologies sont ces systèmes d’explication de la vie et du monde qui se flattent d’être en mesurer d’expliquer tout évènement, passé ou futur, sans faire autrement référence à l’expérience réelle. » (p. 60)

Cette indépendance permet par la terreur de réécrire l’histoire : faire du Juif un individu sans papier et mendiant, faire oublier Trotski en changeant tous les livres d’histoire. Le vrai et le faux n’ont plus lieu d’être, « elle considère tout ce qui est factuel comme un artefact » (p. 61).

L’idéologie existe indépendamment du totalitarisme, idéologiquement le totalitarisme n’a pas révolutionné le nazisme ni le socialisme : il n’a pas rajouté de concept à l’explication prétendue.

Transformer la réalité à partir de l’idéologie (pour le raciste : organiser la vie par la race) : « Les deux obstacles majeurs qui s’opposent à une telle transformation sont, d’un côté le caractère imprévisible, l’absence profonde de fiabilité de l’homme et, de l’autre, l’étonnante incohérence du monde. » (p. 65) Le besoin de conquête du monde provient du besoin de survie du totalitarisme, qui ne tolère aucune imprévisibilité, et non d’une soif de pouvoir.

« leur véritable objectif : abolir les convictions parce qu’elles constituent, pour le système, un soutien insuffiseamment fiable et démontrer que ce système, à la différence des autres, a rendu l’homme superflu, dans la mesure où il est un être qui pense et agit de manière spontanée » (p. 69)

Outre l’idéologie, les convictions et calculs cyniques, une autre croyance propre à tout dirigeant totalitaire et ceux qui partagent une pensée totalitaire : « C’est la foi en la toute-puissance de l’homme et, en même tmeps, dans le caractère superflu des hommes. C’est cette croyance que tout est permis et, bien plus terrible encore, que tout est possible. [...] de l’adaequatio rei et intellectus -, le totalitarisme conclut de là que, tout comme la réalité, la vérité peut être fabriquée [...] que nous pouvons faire advenir une réalité dont l’organisation nous sera familière dès le départ puisque nosu l’aurons entièrement créee. Autrement dit , au fondement de toute transformation totalitaire de l’idéologie en réalité réside la convictions que cette idéologie deviendra réalité qu’elle soit vraie ou non. » (p. 70)

« dans les gouvernements totalitaires, le principe de l’action, au sens de Montesquieu, est remplacé par l’idéologie » (p. 72) L’idéologie dans un totalitarisme met en oeuvre une logique implacable, réalisée au fi du bon sens et de toute réalité.

« Ainsi, après que les idéologies ont enseigné aux gens à s’émanciper de l’expérience réelle et à éviter le choc de la confrontation avec la réalité, en les entrâinant au paradis des imbéciles où tout est connu a priori, la phase suivante les conduira, si ce n’est déjà fait, à prendre leur distance à l’égard du contenu de leur paradis, non pas pour devenir plus avisés mais pour s’égarer davantage encore dans la jungle des déductions et des conclusions logiques abstraites. » (p. 73)

Ces gens ne sont pas stupides : en situation atomistique de désolation, la plupart perdent la force d’être même seuls avec eux-mêmes et de penser bien, comme s’ils étaient avec autrui, avec le reste de l’humanité.

« Seuls des individus isolés peuvent être totalement dominés. » (p. 74) (l’humain est un animal social)

« la perte toujours croissante de foyer politique et physique, ainsi que la perte de nos racines spirituelles et sociales, constituent la grande destinée commune de notre époque » (p. 75)

« Les contacts humains n’auraient plus d’importance, seul importerait que ce soit préservée une fonctionnalité parfaite, opérant dans le cadre institué par celui qui a été initié à la « sagesse » de la loi.

La logique pure, voilà qui exerce un attrait sur ces êtres humains isolés, parce que l’homme qui se trouve dans une situation de solitude complète, privé du moindre contact avec son prochain et, ainsi, de totue véritable possibilité d’expérience, n’a rien d’autre à quoi il puisse s’en remettre que les règles du raisonnement les plus abstraites. » (p. 77)

[Selon l’interprétation d’Arendt de Luther] « Dieu a créé l’homme homme et femme parce qu’« il n’est pas bon que l’homme soit seul » Luther dit : « Un homme abandonné, un homme dans un complète solitude, déduit toujours une chose d’une autre et aboutit toujours à la conclusion qui est la pire » (p. 77) Selon la note du traducteur, le mot de « déduire » introduit par Arendt, remplaçait le fait de passer d’une idée à une autre.

Nous sommes tous seuls ; seul je suis avectous : même expérience du moi solitaire. Mais désolé, je ne suis plus avec moi-même, donc je ne suis plus avec personne, je suis seul au monde.

« La désolation comme corollaire de la perte du foyer et du déracinement est, d’un point de vue humain, la maladie de notre temps. [...] nous nous contentons de dénoncer ceux qui cèdent à la propagande totalitaire ou que nous pensons qu’ils sont des gens stupides, peu recommandables ou mal informés ? Il n’en est rien : ils ont seulement échappé au désespoir de la désolation en s’adonnant aux vices de la solitude. » (p. 79)

« solitude et désolation diffèrent. [...] Dans la solitude, nous sommes toujours deux en un, et nous devenons un, un individu complet avec la richesse et les limitations de ses caractéristiques précises, seulement grâce aux autres et lorsque nous sommes en leur compagnie. » (p. 79) partage d’une expérience qui nous différencie, donc nous unit en une individualité.

« La désolation surgit dans deux cas : lorsque l’homme ne rencotnre pas la grâce rédemptrice du compagnonnage qui doit le sauver de la dualité de son être solitaire ou bien lorsque, en tant qu’individu qui a constamment besoin d’autrui pour constituer cette individualité, il se trouve déserté par les autres ou séparé d’eux. En ce dernier cas, i lse trouve réellement seul, c’est-à-dire que sa propre compagnie elle-même l’a abandonné. » (p. 80)

Penser seul est sain. Cela permet de peser des questions qui travaillent toute l’humanité. À la différence de : « Cette sorte de question ne se pose pas dans la désolation, où l’homme comme individu est abandonné de tous et même de sa propre personne et perdu dans le chaos de la masse. Le désespoir de la désolation tient précisément à son mutisme qui ne permet aucun dialogue. » (p. 81)

« rien n’est plus difficile et plus rare que de trouver, même par une nécessité désespérée qui tient à la désolation, la force de fuir dans la solitude, de regagner sa propre compagnie, réparant ainsi nos liens rompus avec les hommes. » (p. 81)

(Petite pique aux philosophes : à s’isoler, parfois ils y voient trop de confort et oublient le reste de l’humanité, ils se désolent eux-même en un sens : mais qui Arendt visait-elle précisément ?)

« Nous avons indiqué, au début de ces réflexions que nous estimerions avoir compris l’essence ou la nature de phénomènes politiques qu idéterminent, dans son ensemble, la structure la plus profonde d’époques entières, uniquement si nous parvenons à les analyser comme signes du danger attaché à des tendances générales qui concernent et risques finalement de menacer l’ensemble des sociétés et pas seulement les pays où ces tendances ont déjà remporté la victoire ou sont sur le point de le faire. Les périls que le totalitarisme expose à nos regards - et qui, par définition, ne sauraient être surmontés par le simple fait de remporter une victoire contre les régimes totalitaires - tiennent à l’absence de racines et d’abri, et l’on pourrait parler ici des périls de l’existence désolée et superflue. Il s’agit évidemment là de symptômes de la société de masse, mais leur signification véritable n’est pas épuisée par ce seul aspect. Ces dangers impliquent une déshumanisation, et bien que celle-ci ait été conduite à son terme le plus effroyable dans les camps de concentration, elle est antérieure à leur institution. La désolation, telle que nous la connaissons dans une société aotmisée, est effecitvement [...] contraire aux nécessités fondamentales de la condition humaine. » (pp. 83-84)

« Même l’expérience qu’on peut avoir du monde, simplement donné de manière concrète et sensible, tient, en dernière analyse, au fait que ce n’est pas un seul homme mais une pluralité d’hommes qui habitent la terre... » dactylogramme jamais fini, dernier du livre.

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FIGURE 1 – Instantané du film documentaire Shoah de Claude Lanzmann (1985), où un rescapé s’exprime sur ce qu’il ressentait alors qu’il était encore interné en camp de concentration. L’expression de ce sentiment de solitude désespérée est le résultat exact de ce que Hannah Arendt décrit comme étant le produit de la terreur dans le totalitarisme.